______ Le soleil brillait, balayant ma chambre de rayons clairs et lumineux. Je sortis péniblement la tête de sous ma couette et ouvris un ½il, puis l'autre. Mon réveil me donna la triste confirmation que je redoutais tant : il était sept heure. Anodin, me direz vous. C'était simplement le douloureux commencement de mon enfer. Je m'extirpais de mon lit le plus lentement possible, mais mes efforts ne furent d'aucune utilité, les minutes semblant passer à une vitesse incroyable. Aucun bruit ne parvenait à mes oreilles ; la maison était plongée dans un calme plat. Je me levais et me dirigeais vers mon dressing, fouiller parmi le tas de vêtements qui me servait de garde-robe.
______ Assise devant mon armoire une cigarette à la main, j'essayais de dénicher la tenue adéquate à mon premier jour de torture. En soupirant, je jetais mon mégot dans le cendrier situé à mes côtés et me levais. Au grands mots les grands remèdes : je fermai les yeux, plongeais les mains dans ma pile de vêtements et en tirais deux bouts de tissus au hasard - jean tout ce qu'il y avait de plus banal et tunique blanche - bonne pioche.
______ Mes pas me conduisirent à la cuisine, où un mot traînait sur le comptoir, gribouiller d'encre noire, d'une écriture quasiment illisible. « Tu vas tous les niquer. Bonne journée. » Ces quelques mots m'arrachèrent un sourire, et j'attrapais le bout de papier, le pliais et le fourrais dans ma poche, histoire d'avoir un peu de réconfort. Je me servis un verre de lait et remonta terminer ma préparation mentale à l'étage. Je faisais les cents pas dans ma chambre, tout en me récapitulant les étapes de mon périple.
Premièrement : se rendre au lycée.
Deuxièmement : se fondre dans la masse.
Troisièmement : rentrer saine et sauve.
______Les premièrs et derniers chalenge me semblaient les plus faciles, tandis que le second me paraissait d'une horreur inexplicable, d'une insaisissable difficulté. Pouvait-on faire pire ?!
______ Je saisissais mon sac et le remplissais de feuilles, pochettes, stylos, pour enfin y glisser mon porte-monnaie et le fermer violement. Je le balançais sur le lit et fusillais mon réveil du regard. Sept heures cinquante-huit. Je buvais mon lait d'une traite, posais mon sac sur l'épaule et quittais ma chambre, me munissant de mon I-Pod et de l'itinéraire que Jackson m'avait soigneusement préparé. Je dévalais les escaliers, attrapais mes clefs et sortais affronter ce matin chaud et ensoleillé. La porte fermée, je me ruais dans les rues de LA, à la recherche d'un bus qui me sauverait – la marche à pied, très peu pour moi.
______ Mon reflet dans la vitre du bus était encore pire que ce que j'imaginais. Mon teint était blafard, pâle comme une statue, blanc comme le marbre ; mes cheveux passaient plus pour une masse brune sans vie que pour une crinière belle et ordonnée ; enfin, mes grands yeux bleus ne reflétaient strictement rien, excepté la peur, accompagnée d'une dose de doute. Au fur et à mesure que nous roulions, je croisais, au hasard des rues, de nombreuses voitures surchargées d'étudiants, riant pour certains, révisant pour d'autres.
______ Et puis ce fut mon arrêt. L'établissement me parut bien petit en comparaison de celui que je fréquentais à New York. Tout me semblait minuscule ici, à commencer par le parking. Une horde de voitures faisait la queue pour y avoir accès, alors que les places se faisaient de plus en plus rares, voir inexistantes. Les locaux ne semblaient pouvoir accueillir qu'une centaine d'élèves, et le terrain de baseball n'en parlons pas, il faisait plus parc à jeux que stade. Je descendis la dernière de mon car, et sortis la pauvre feuille de calepin que Jackson m'avait préparé, la déplia et la parcouru du regard.
______ D'après les précieuses indications de mon frère, l'accueil se trouvait au rez-de-chaussée du premier bâtiment. J'avançais donc, circulant parmi les voitures et les lycéens, essayant de ne pas les bousculer ni de me faire renverser. Je poussais enfin les doubles portes du hall et me rendais au comptoir, où une dame d'un certain âge me toisa, avant de me demander, traduction, ce que je fichais dans les parages. Je lui répondis, munie de mon plus beau sourire, que j'étais nouvelle et que j'étais, par conséquent, perdue. Ma charmante hôtesse me fixa quelques instants, se demandant sûrement si je me payais sa tête ou si mes propos étaient sérieux, avant de me tendre un paquet incalculable de feuilles. Sans même me donner la peine de la remercier, je fis demi-tour et partis, jetant un coup d'½il à mon premier morceau de paperasse, mon emploi du temps. Je commençais par un cours de maths, fantastique. J'avais ensuite Anglais et enfin Espagnol. Matinée qui s'annonçait palpitante. Je re-traversais donc la jungle d'élèves pour me rendre au second bâtiment, premier étage.
______ La salle fut plus facile à trouver que ce que j'imaginais et j'étais, pour l'instant, l'unique cruche à poireauter devant la porte. Me sentant bien seule, j'entrepris de feuilleter les pages de présentation du lycée. Ce fut un choc. Ici, ils n'accueillaient que quatre cents élèves. Pardon, quatre cent un, à présent. J'avais déjà beaucoup de mal à m'intégrer dans un établissement de mille élèves, alors avec six cent de moins, je préférais ne pas imaginer le supplice. Marmonnant un flot de paroles incompréhensibles, je cachais le tas de papier au fond de mon sac, juste à temps avant l'arrivée d'un groupe de personnes, suivis d'un autre, puis d'un dernier. Ils se positionnèrent près de moi et je me sentis rougir comme une gamine face à la proximité de tous ces inconnus. Pauvre idiote. Certains me sourirent maladroitement et je fis de même, du moins j'essayai.
______ Je n'aimais déjà pas les maths, mais alors là, ce fut pire. Mon professeur, un certain M. Jones ne m'aidait pas à approfondir ma sympathie pour cette torture, loin de là. De petite taille, chauve et corpulent, il avait, en plus d'un physique ingrat, la fâcheuse manie de m'appeler par mon nom de famille. Et il avait eu, pour couronner le tout, la bonne idée de me forcer à me présenter moi-même, devant toute l'assemblée. Echec total. Il venait tout simplement de me déclarer la guerre.
______ Le cours enfin terminé, je rangeais mes affaires avec un empressement mal dissimulé et me préparais à quitter la salle, quand je me rendis compte, en levant les yeux de ma paillasse, qu'une jeune fille s'était approché de moi, me fixant d'un ½il brillant et joyeux.
- Kristen Sharp, déclara-t-elle. Enchantée.
- Eleen, lui répondis-je, lui rendant son sourire.
Elle me regarda de longues secondes avant de baisser les yeux et de continuer sur sa lancée.
- Tu t'ennuies où ensuite ?
- Hum... Anglais ! lui répondis-je, une moue de dégoût aux lèvres.
- Oh ! Comme moi !
______ Elle m'emmena à la salle suivante, me questionnant sans cesse sur la vie à New York, les quartiers chics de Manhattan, les activités que j'y pratiquais ; elle n'y avait clairement jamais mis les pieds.
Je lui répondais, émettant de temps en temps de léger bruit d'approbation. J'étais soulagée d'avoir au moins une connaissance, pour ce premier jour. De plus, elle semblait réellement adorable.
Mes deux derniers cours de la matinée passèrent à une vitesse étonnement rapide, et j'avais, à présent, cinq personnes de plus dans mon répertoire. Ce n'était peut être pas si terrible que ça, finalement.
______ Mon après-midi se déroula grosso modo de la même façon, après que j'eusse passé un déjeuner entourée de personnes plus nombreuses que nécessaire, les fidèles amis de Kristen. Sur une quinzaine de prénoms je n'en retins que huit, triste preuve de mon désintéressement à tout ce qui m'entourait.
______ Ma soirée fut calme, Jackson ne rentra pas avant huit heures, et de mon côté je ne fis que travailler, rattraper le retard que j'avais accumulé jusque là. La nuit tombée, je m'allongea sur mon lit et m'endormis d'un coup, excessivement fatiguée. Je n'allais pas mieux, non. Mais j'essayais.